Apnée : Vivre le frisson de la compétition à Villefranche-sur-Mer

Les sirènes existent. Je le sais parce que j’ai vécu avec elles lors des 4 derniers jours des championnats du monde de profondeur AIDA qui se déroulaient du 7 au 14 septembre 2019, à Villefranche-sur-Mer, juste à côté de Nice. La rade de Villefranche est surnommée la Baie des Légendes car c’est ici que sont nées les compétitions d’apnée. L’AIDA (Association Internationale pour le Développement de l’Apnée) a été créée à Nice en 1992 par Loïc Leferme et Claude Chapuis, deux champions d’apnée.

Après avoir plongé à Nice cet été, j’ai eu l’incroyable opportunité de participer à ce mondial de l’apnée. C’était ma première accréditation média pour une compétition sportive. J’ai ressenti un mélange d’excitation et de fascination alors que j’étais sur le bateau avec les autres journalistes sportifs couvrant ces championnats. Je ne connaissais rien aux différentes épreuves d’apnée et c’est à peine croyable tout ce que j’ai appris en seulement 4 jours. Voici un petit résumé d’une expérience sur la Côte d’Azur pas comme les autres.

 

Le déroulement d’une compétition d’apnée

AIDA Depth world championships 2019 Villefranche

AIDA International n’est pas la seule association à organiser des compétitions d’apnée. Un autre championnat du monde a été organisé cette année par la CMAS (Confédération Mondiale Activités Subaquatiques) à Roatan au Honduras, en août dernier. Veuillez noter que tous les commentaires que je fais dans cet article sont uniquement liés à mon expérience aux championnats du monde AIDA à Villefranche.

En général la façon dont on visualise le déroulement d’une compétition d’apnée, est grandement influencée par « Le Grand Bleu », le film culte de Luc Besson des années 1980. Ce film met l’accent sur l’épreuve dite de No-Limit qui utilise une gueuse. Compte tenu des profondeurs atteintes par les apnéistes de nos jours, cette épreuve n’a plus lieu. En 2012, l’Autrichien Herbert Nitsch a atteint une profondeur de 253 m !

Lors de ces championnats du monde AIDA 2019, qui ont rassemblé 140 athlètes de 47 nations, il y avait 3 types de compétitions, hommes et femmes :

  • FIM / Free Immersion – Immersion Libre : l’apnéiste doit se tirer le long de la corde jusqu’à 30 m avant d’être en chute libre puis, sur le chemin du retour, remonter la ligne jusqu’à la surface. Record mondial : 125 m, Alexey Molchanov, Russie.
  • CNF / Constant Weight without fins – Poids constant sans palmes : l’apnéiste doit nager en brasse pour descendre jusqu’à 30 m avant d’être en chute libre, puis sur le chemin du retour, remonter à la surface à la nage. Record mondial : 102 m, William Trubridge, Nouvelle-Zélande.
  • CWT / Constant Weight with fins – Poids constant avec palmes : L’apnéiste doit descendre à la palme jusqu’à 30 m avant d’être en chute libre, puis sur le chemin du retour de nouveau utiliser ses palmes pour atteindre la surface. Des palmes standards ou une monopalme peuvent être utilisées. Record mondial : 130 m, Alexey Molchanov.

Cependant, ce qui m’a le plus surpris était le protocole de sécurité. Une fois que l’apnéiste est de retour à la surface, ce n’est pas encore fini. Il doit recevoir un carton blanc de la part des juges. Pour l’obtenir, l’athlète doit bien sûr avoir atteint la profondeur annoncée en rapportant une étiquette, mais il doit également suivre une série de petites actions dans l’ordre : il doit enlever son pince-nez, son masque, faire le signe OK et dire à voix haute « I am OK ». Ce qui semble facile ne l’est pourtant pas. Il n’est pas rare que les apnéistes poussent leurs limites trop loin et commencent à avoir une perte de contrôle moteur, dans le jargon de l’apnée, c’est ce qu’on appelle une « samba ». Dans ce cas, le juge peut donner un carton rouge. Un carton jaune est généralement donné lorsque l’apnéiste remonte avant la profondeur annoncée initialement.

Comme vous pouvez maintenant le comprendre, comme les compétiteurs annoncent (en secret) leur profondeur avant le jour de la compétition, la stratégie a toute sa place dans une compétition d’apnée. Vous pouvez trouver les résultats des championnats sur le site web d’AIDA.

 

Les champions d’apnée, des athlètes au cœur d’or

Abdelatif Alouach AIDA Depth world championships 2019 Villefranche

En tant que personne extérieure à la communauté de l’apnée, j’ai été d’abord impressionné et hésitante à interviewer les champions de la compétition. Mes peurs ont rapidement disparu lorsque je me suis rendue compte qu’il s’agissait de personnes accessibles et souriantes. J’ai eu ainsi l’occasion d’interviewer 3 athlètes de l’équipe de France, Alice Modolo, Arnaud Jerald et Abdelatif Alouach, ainsi que le champion du monde russe, Alexey Molchanov.

Alice Modolo est la première avec qui j’ai pu m’entretenir. Elle m’a gentiment accordé 8 minutes avec un grand sourire peu de temps après avoir atteint 87 m en poids constant avec palmes. Elle a reconnu avoir été fatiguée car ces championnats du monde avaient lieu après une saison bien remplie, dont les championnats de Roatan, où elle a validé 95 m et fait une tentative à 100 m. Bien que l’eau soit beaucoup plus fraîche à Villefranche, elle m’a expliqué : « Je n’ai pas douté, j’avais gardé toute l’énergie pour y aller, j’étais prête. C’était ce que je voulais : remonter avec le sourire et un carton blanc, c’est ma priorité et c’est ce qui a conditionné mon annonce qui a été très conservatrice ».

Sur le bateau des médias, j’ai observé les apnéistes pendant les brefs instants qui précédaient leur descente et je ne pouvais pas m’empêcher de me demander ce qui se passait dans leur tête. Alors j’ai demandé à Alice. « J’étais dans l’instant présent Je me concentre sur mes sensations et ma ventilation. Je savais que ce qui allait suivre, je l’avais déjà fait, je savais le faire, il n’y avait aucune raison que je m’en préoccupe, et que chaque étape allait se dérouler les unes après les autres sans que j’aie besoin de m’en inquiéter ». En effet, les champions d’apnée s’entraînent toute l’année et leur performance n’est pas le fruit du hasard.

Alice a également été plongeuse bouteille avant de commencer la plongée en apnée. Voici son conseil si vous hésitez à essayer : « Essayez de ressentir cette liberté de n’avoir ni bouteille ni détendeur, qui nous empêchent d’évoluer comme on le désire vraiment. L’apnée permet de remettre un peu de simplicité dans la manière avec laquelle on évolue sous l’eau ».

J’ai rencontré Abdelatif Alouach juste après sa performance de 110 m en poids constant avec palmes qui lui a permis de décrocher une médaille de bronze derrière Alexey Molchanov (130 m) et Arnaud Jerald (115 m). « C’est compliqué et complexe ce que nous demandons à notre corps, mais j’éprouve autant de plaisir à 110 m qu’à 30 m ». Abdelatif n’a commencé les compétitions d’apnée qu’en 2017 et il collectionne déjà les médailles à 42 ans. « C’est un rêve devenu réalité. J’ai changé ma vie et j’ai quitté mon travail pour l’atteindre ». Après avoir dit cela, l’émotion était trop forte, il est parti en pleurant et a sauté dans l’eau.

 

L’apnéiste russe Alexey Molchanov n’est pas champion du monde pour rien. On le voit rire après quelques instants de méditation avant de se mettre à l’eau. Lorsqu’il fait surface sur sa deuxième tentative de record du monde validée à 130 m, vous ne pouvez pas voir une seule trace de début d’évanouissement sur son visage. Je lui ai donc demandé quel était son secret, comment il faisait face aux conditions plus froides de Villefranche et s’il avait la moindre intention de plonger plus profond.

« Le secret est que je me suis entraîné pendant de nombreuses années. L’apnée c’est une question d’adaptation, et on ne peut pas y aller par pas de géant. En fait, j’ai bien aimé l’eau plus froide sous la thermocline, car on doit être plus concentré, on ne peut pas se détendre facilement, on doit faire un effort pour vous détendre. A partir de 20 à 30 m, lorsque la chute libre commence, lorsque je ne bouge pas et que je coule, je fais un effort pour vérifier chaque partie de mon corps afin de m’assurer que je n’ai pas de tension, je pense que cela m’aide à mieux me concentrer.

Je dois tester ma force psychique pour dépasser mes limites lors des prochaines compétitions, mais je ne le ferai uniquement par petites étapes. Mon prochain objectif est de 131 m. Il ne s’agit pas seulement de retenir son souffle plus longtemps, c’est aussi une question de narcose à l’oxygène et de pression ».

 

Entre sécurité et controverse

Safety Divers AIDA Depth world championships 2019 Villefranche

Les véritables stars de cette compétition étaient pour moi les apnéistes de la sécurité. Je n’en revenais pas du nombre de fois où, par équipes de 4, ils se relayaient jusqu’à 30 m en apnée pour vérifier si tout allait bien pour l’athlète. Et cela n’a pas toujours été le cas sur ces championnats.

Le nombre d’apnéistes ayant eu un accident au cours de ces championnats était un triste record en soi. Pendant la compétition Femmes poids constant avec palmes, j’ai vu l’apnéiste japonaise Hanako Hirose s’effondrer après avoir reçu un carton blanc, être placée sous oxygénothérapie puis finalement envoyée à l’hôpital de Nice. Cette affaire, en particulier, a suscité une énorme controverse avec des phases successives de disqualification et de requalification jusqu’à la fin des championnats où elle a finalement remporté la médaille d’or.

Lors de ma dernière journée de compétition, j’ai décidé de suivre l’équipe de la Freediving Safety Academy dirigée par Pierre Frolla, un ancien champion d’apnée, qui dirige maintenant un centre de plongée à Monaco. Je lui ai demandé ce qui s’était passé et il n’a pas mâché ses mots.

 

« Nous avons recruté 30 apnéistes et les avons formés pendant 3 mois tout en élaborant ensemble notre technique. L’innovation cette année avec la Freediving Safety Academy était d’apporter une méthodologie académique, appliquée de manière homogène par chaque apnéiste de sécurité par rapport aux compétitions précédentes où les choses étaient laissées au feeling. 

A mes yeux, il n’y a rien de plus important que la sécurité des pratiquants et l’image que renvoie le monde de l’apnée à la communauté mondiale. L’image que renvoie à l’heure actuelle AIDA International est terrifiante. J’ai une école de plongée en apnée où j’accueille 3000 enfants chaque année et j’ai honte de devoir faire face aux parents qui pourraient demander : est-ce vraiment ce que vous enseignez à nos enfants ?

On ne jette pas la pierre aux compétiteurs. Leur job c’est de descendre au fond de la mer et de gagner. La seule chose qui peut les protéger c’est un règlement fort, car les athlètes jouent inévitablement avec les limites.

Nous, on a planifié, on s’est préparé, on a été prêt à agir, et c’est ce qu’on a fait. Je m’attendais à des accidents, bien sûr, c’est la plongée en apnée, mais pas autant et pas ceux-là. Et pas pour cela. Un athlète qui fait un accident la veille, il ne peut pas reconcourir le lendemain, c’est n’importe quoi. Les règles stipulent que tant que les voies respiratoires sont hors de l’eau, immergées dans l’eau, tu es validable, même si tu perds connaissance. On donne un carton blanc et l’apnéiste peut partir sur une civière derrière, et il a le carton blanc quand même et devient champion du monde quand même. On est vraiment loin de la personne qui arrive après un marathon et qui s’écroule sur le sol après la ligne d’arrivée en crise d’hypoglycémie. Là on parle d’œdème pulmonaire, on parle de stress cérébraux, on parle de personnes qui sont hémiplégiques en sortant de l’eau, ce n’est pas possible. Il ne faut pas arrêter les compétitions, il faut changer le règlement. »

Il semble que certains athlètes soutiennent l’idée :

« Nous devons montrer une belle image de notre sport. Les Sambas et les syncopes, ce n’est pas ça les compétitions d’apnée. Il faut être raisonnable et remonter avec le smile ! » Arnaud Jerald, médaille d’argent en poids constant avec palmes cette année.

 

Vers une nouvelle voie ?

AIDA Depth world championships 2019 Villefranche

Je suis maintenant à un carrefour dans ma pratique de la plongée avec ma passion pour la photographie sous-marine. Je peux aller plus loin avec la plongée tech ou en recycleur, ou alors explorer la voie de l’apnée pour tirer le meilleur parti de mes voyages de plongée, en particulier pour partir à la rencontre de grands animaux marins tels que les cétacés. Malgré la controverse en cours de la compétition, j’ai senti une nouvelle envie naître. Ces championnats d’apnée m’ont inspiré. L’idée n’est pas de viser le record du monde, mais si je pouvais apprendre à rester à 20 m pendant une minute et demie, cela pourrait tout changer pour moi. Affaire à suivre…

 

 

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Cet article a été rédigé en partenariat avec l’Office du Tourisme de la Côte d’Azur. Toutes mes opinions sont personnelles et reflètent honnêtement mon expérience.

Posted by Florine

  1. L’apnée est une magnifique discipline, en loisir comme en compétition.
    C’est bien d’avoir pu apporter avec ton regard novice, bienveillant et extérieur autant d’enthousiasme, qui je l’espère inspirera des centaines de personnes à venir apprendre l’apnée dans nos structures.
    Près de 2,5 millions de français pratiquent l’apnée sans avoir les bases techniques et physiologiques de cette activité ce qui est bien dommage, car ils n’en profitent autant qu’ils le pourraient.

    L’apnée offre une richesse de sensations incroyables, en piscine, en mer, en lac, et pour ma part même en sous glace.

    Des moments magiques, de l’adrénaline, du calme, de la séreinité et au bout du compte beaucoup de plaisir.
    Quoi de mieux pour ses loisirs ? 🙂

    Dan, moniteur de plongée et d’apnée.

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